
Recrutement d’enseignants par la Guinée : le Pr Ibrahima Thioub pointe le « Xar Matt » et appelle à la fin du cumul de postes
La polémique suscitée par le recrutement d’enseignants-chercheurs sénégalais par la Guinée continue d’alimenter le débat public. Pour le professeur Ibrahima Thioub, historien et ancien recteur de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le cœur du problème est ailleurs. « Le problème n’est pas la Guinée, c’est le Xar Matt », tranche-t-il, dénonçant une mauvaise lecture de la situation.
Dans une contribution largement commentée, l’ancien recteur fustige ce qu’il qualifie de « diversion intellectuelle ». Selon lui, le débat est inutilement complexifié, alors qu’il s’agit d’un phénomène bien connu dans l’enseignement supérieur sénégalais. « Ce n’est rien d’autre qu’un Xar Matt internationalisé », estime-t-il, en référence au cumul informel de fonctions dans le public et le privé.
Contrairement aux arguments avancés par certains observateurs, le Pr Thioub balaie la question salariale. Pour lui, les conditions de rémunération ou de travail ne sont pas déterminantes. Il rappelle que nombre d’enseignants concernés sont déjà titulaires dans le public sénégalais, avec des revenus stables et divers avantages. « Des enseignants bien payés conservent leur poste et vont travailler au noir ailleurs, parfois pour moins, mais sans risque », dénonce-t-il.
Ce système, selon lui, repose sur une faille structurelle : la garantie du salaire public, indépendamment de la charge réelle de travail. « Le salaire est payé qu’on fasse cours ou non », résume-t-il.
Les conséquences, juge-t-il, sont lourdes pour l’université publique. Les enseignants concernés cumulent les postes mais réduisent leur investissement dans le public, avec des enseignements irréguliers, une recherche délaissée et un service à la communauté relégué au second plan.
Dans ce contexte, le recrutement massif opéré par la Guinée ne constitue pas une rupture. « Ce qui se fait aujourd’hui publiquement se faisait déjà discrètement », observe-t-il, concluant qu’il n’y a « rien de nouveau sous le soleil ».
Face à cette situation, le Pr Thioub plaide pour une mesure claire : l’interdiction stricte du cumul de postes. « Ceux qui partent en Guinée doivent perdre leur poste au Sénégal », affirme-t-il. Une décision qui, selon lui, dissuaderait la majorité des titulaires. « En dehors des vacataires et des retraités, personne ne partira », soutient-il, estimant que les conditions offertes au Sénégal restent globalement plus avantageuses.
Cette logique, ajoute-t-il, doit également s’appliquer au secteur privé national, où le phénomène du Xar Matt contribue aussi à fragiliser la qualité de l’enseignement.
Pour l’ancien recteur, cette controverse constitue une opportunité pour le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI). Il l’invite à « régler définitivement l’usage partagé des ressources humaines entre public et privé ».
Rappelant les récentes grèves étudiantes, le Pr Thioub insiste sur le véritable enjeu : « La bourse n’était pas le vrai problème », affirme-t-il, pointant plutôt « l’irrégularité des enseignements et l’impossibilité de maîtriser le calendrier universitaire ».
Enfin, il rejette l’argument de la mobilité académique, qu’il considère comme un faux débat. « La mobilité est déjà encadrée », rappelle-t-il. Pour lui, la solution est simple et peu coûteuse : « Il suffit d’appliquer la loi, sans détour, avec rigueur et courage politique ».
