Après Wagner, le renseignement russe reprend la main sur l’influence en Afrique

Après Wagner, le renseignement russe reprend la main sur l’influence en Afrique

Plus de deux ans après la mort d’Evgueni Prigojine en 2023, l’empreinte du groupe Wagner sur le continent africain ne s’est pas évanouie. Elle aurait changé de tutelle.

Selon une enquête menée par plusieurs médias internationaux, le Service de renseignement extérieur russe (SVR) aurait pris le contrôle des opérations d’influence auparavant orchestrées par la société paramilitaire.

L’investigation, coordonnée notamment par Forbidden Stories, All Eyes On Wagner, Dossier Center, openDemocracy et iStories, s’appuie sur 76 documents authentifiés issus d’une fuite anonyme transmise au média panafricain The Continent.

Ces archives – plus de 1.400 pages rédigées en russe – détaillent plans stratégiques, rapports opérationnels, documents comptables et bilans de campagnes de désinformation menées entre janvier et novembre 2024.


Une restructuration après la chute de Prigojine

Après la mutinerie avortée de Wagner en juin 2023, suivie de la mort de Prigojine dans un crash aérien deux mois plus tard, Moscou a entrepris de réorganiser son dispositif africain.

Les activités paramilitaires ont été regroupées au sein de l’Africa Corps, placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense. Mais selon les enquêteurs, le volet jugé le plus stratégique — l’influence politique et informationnelle — est désormais piloté directement par le SVR.

La structure concernée, baptisée « Africa Politology » ou « La Compagnie », compterait une centaine de consultants spécialisés en communication politique, gestion des réseaux sociaux et stratégie d’opinion. Entre 2024 et 2025, des équipes auraient été actives au Mali, au Burkina Faso, au Niger, en Libye, au Soudan, au Ghana ou encore à Madagascar.


Désinformation et appui stratégique

Les documents décrivent un dispositif structuré mêlant campagnes de désinformation, lobbying et coordination sécuritaire. Le SVR fournirait des renseignements ciblés, appuierait le recrutement de relais locaux et faciliterait le positionnement d’agents d’influence à des postes stratégiques.

En République centrafricaine, le service aurait veillé à ce que les réorganisations en cours ne perturbent pas les activités des contractants liés à Wagner.

Au Mali, il aurait notamment collecté des informations sur les stratégies militaires et politiques de la France et des États-Unis au Sahel, tout en soutenant diplomatiquement la formation d’une nouvelle alliance régionale.


L’Alliance des États du Sahel, symbole d’une percée russe

La création en 2023 de l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est présentée par les enquêteurs comme un succès politique majeur pour Moscou.

Ces trois pays, dirigés par des juntes militaires, ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et pris leurs distances avec la France, redéfinissant leurs partenariats sécuritaires.

Pour Lou Osborn, coautrice de l’enquête, cette évolution illustre la capacité de la Russie à consolider son influence dans des États sahéliens fragilisés et en quête de nouveaux appuis internationaux.


Des financements conséquents, des résultats mitigés

Les journalistes affirment avoir identifié un réseau d’entreprises servant d’intermédiaires financiers entre le SVR et « La Compagnie ». Selon leurs estimations, près de 7,3 millions de dollars auraient été mobilisés entre janvier et octobre 2024, soit environ 750.000 dollars par mois.

Malgré ces moyens, les retombées apparaissent inégales. Si les accords de coopération se multiplient sur le plan politique et diplomatique, leur traduction en projets économiques durables et rentables reste limitée.

Cette enquête met en lumière une mutation stratégique : la Russie ne se retirerait pas d’Afrique après Wagner, mais adapterait ses instruments d’influence, en confiant les opérations les plus sensibles à son appareil officiel de renseignement.

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